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Opinions

Pradel Henriquez/ Témoignage pour son nouveau printemps J’avoue que j’ai vécu Permalien :

J’ai désormais 62 ans. Sur les traces du poète chilien Pablo Neruda, j’avoue que j’ai vécu.

Pradel Henriquez

À 62 ans, Pradel Henriquez regarde derrière lui et mesure le chemin parcouru. De la dictature des militaires aux bouleversements politiques, de ses années d’engagement aux profondes transformations de la société haïtienne et du monde, il raconte une vie traversée par les crises, les rencontres, les livres et les grands événements de son époque. En reprenant à son compte le titre de Pablo Neruda, « J’avoue que j’ai vécu », il livre un témoignage personnel, marqué par la mémoire, mais aussi par une question qui demeure : quelle place pour l’espoir dans l’Haïti d’aujourd’hui ?

Pradel Henriquez : «J’avoue que j’ai vécu. 10 août 2026 »

J’ai désormais 62 ans. Sur les traces du poète chilien Pablo Neruda, j’avoue que j’ai vécu.

À l’instar de l’écrivain et artiste immortel Frankétienne, je suis toujours fier de porter mon âge. Je suis toujours fier de l’assumer et de l’exhiber devant ma génération.

Né le 10 août 1964, j’ai eu la chance de traverser plusieurs périodes difficiles de la vie haïtienne et internationale.

J’ai même été arrêté sous la dictature des militaires, le 27 juillet 1988, à la suite d’une manifestation de la Fédération nationale des étudiants haïtiens (FENEH). J’ai été libéré le troisième jour, après 44 heures de détention aux Casernes Dessalines, alors dirigées par le célèbre colonel Jean-Claude Paul. Cette libération est intervenue grâce à l’intervention de Roger Lafontant, dont la tante, Anita, que j’appelais « Tata », était comme une seconde mère pour moi durant mon enfance.

À ma connaissance, je reste le seul survivant de cette vague d’arrestations du 27 juillet 1988 dans la zone de Bel-Air, rue Macajoux.

Soit dit en passant, certains connaissent bien l’histoire du docteur Roger Lafontant, son passé d’étudiant à la Faculté de médecine, sa mort tragique et son accession controversée au pouvoir sous Jean-Claude Duvalier, vers la fin des années 1986.

Ce que peu de gens savent, en revanche, c’est que Roger Lafontant semblait porter, dès son adolescence, une histoire familiale marquée par un destin tragique. Une sorte de fatalité, de fatum romain, comme dans la mythologie gréco-romaine et dans les œuvres des grands auteurs tragiques, notamment Jean Racine au XVIIe siècle.

Le 29 juillet 1988, jour de ma libération, Coulou, le cousin et l’émissaire de Roger Lafontant, est arrivé en personne aux Casernes Dessalines pour me sortir de cette situation. D’autres détenus, eux, ont été exécutés.

Tout le monde se souvient du camion rempli de cadavres découvert par une foule en colère, le 28 juillet 1988, sur la Grand-Rue, boulevard Jean-Jacques Dessalines. Les corps devaient être transportés à Titanyen, à la sortie nord de la capitale.

La mairesse de Port-au-Prince de l’époque, que je me garde ici de nommer par respect pour son âge actuel, avait été accusée non pas directement d’avoir participé aux exécutions sommaires d’une centaine de jeunes aux Casernes Dessalines entre le 27 et le 29 juillet 1988, mais d’avoir été à l’origine de l’initiative visant à creuser des fosses communes à Titanyen pour y enterrer les corps des victimes à l’insu de leurs familles.

J’ai toujours vécu avec cette souffrance : être libre tout en voyant mourir les autres comme des poules.

Certains me diront que Dieu fait ce qu’il veut de nos vies. Mais je me souviens que nous n’avions rien fait, nous autres, pour mériter la mort, ni un tel sort qui a endeuillé tant de familles.

Une vie traversée par les crises

J’ai vécu, entre-temps, tout le chaos entourant l’arrivée au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide. Je suis d’ailleurs la dernière personne qu’il a nommée, en février 2004, au poste de directeur général du Musée du Panthéon national haïtien (MUPANAH).

En 2006, j’ai vu le président René Préval pris, on aurait dit, entre un peuple déchiré, une communauté internationale offensive et une oligarchie déterminée à s’accaparer de tout, sans pitié pour les pauvres et les plus faibles.

J’ai vécu enfin l’assassinat de Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, suivi de cinq années, toujours en cours, d’une déchéance collective dont les conséquences crèvent désormais les yeux.

J’ai également vécu l’évolution des mœurs et de la géopolitique. Ces dernières années, j’ai vu émerger les réseaux sociaux, qui occupent une place de plus en plus importante et bouleversent les médias traditionnels. Nous sommes au cœur d’une révolution technologique et numérique qui transforme radicalement notre vision du monde.

J’ai lu dans les manuels une bonne partie de l’histoire sociopolitique de mon pays. J’ai aussi vécu, de manière active, une partie de cette histoire nationale.

J’ai découvert, de Socrate et Platon à Sartre et Albert Camus, l’évolution des courants littéraires, artistiques et philosophiques, en passant notamment par la Renaissance et les Lumières.

Une fois, c’était dans les livres. C’était grâce aux livres.

Mais aujourd’hui, je vis une véritable transformation du monde à tous les niveaux : idéologique, social, politique, économique et migratoire, mais aussi dans les relations internationales et dans ce que l’on appelait autrefois l’assistance internationale.

Tout bouge aujourd’hui, comme si la planète entière se déplaçait sous nos pieds.

Un monde qui change

Le président français Emmanuel Macron, que certains présentent comme un « philosophe-président », a notamment déclaré, lors d’une intervention à la Sorbonne, que l’Occident hégémonique n’était plus le même, que l’Occident était précaire et que l’Europe était mortelle.

M. Macron n’est cependant pas le premier à faire cette observation. Dès 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paul Valéry écrivait dans son texte La Crise de l’esprit : « Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. »

Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017, j’avais déjà pressenti la chute d’un empire et peut-être, mais pas tout à fait, celle d’un empereur.

En réalité, les États-Unis traversent depuis quelque temps une crise profonde. En tant que superpuissance, cette crise a des répercussions sur le reste du monde et notamment sur les pays qui ont été les plus exploités par le passé.

Personne ne sait cependant jusqu’où cette situation peut conduire.

Je suis marqué par mon époque, torturé par mon propre pays et blessé dans ma chair de voir un peuple aussi déchiré, humilié, traqué, tiraillé, massacré et appauvri.

Je suis tout aussi perdu que tant d’autres dans ce monde qui semble avoir de moins en moins de repères.

Sur cette terre haïtienne meurtrie, je vois l’effondrement des valeurs, au sens moral du terme, mais aussi celui de nos élites traditionnelles, économiques, intellectuelles et politiques.

Comment aurais-je pu imaginer qu’une commune puisse fonctionner sans magistrat communal, sans présence policière, sans tribunaux et sans véritable justice ?

Certaines communes sont aujourd’hui largement contrôlées par des gangs. Pourtant, les pasteurs, les prêtres, les houngans, les membres de la société civile et les enseignants continuent d’y vivre et d’y travailler.

Des banques et des hôpitaux continuent également de fonctionner dans ce contexte.

Plus récemment, des examens officiels du baccalauréat ont même été organisés dans certaines zones sous contrôle de groupes armés. Des étudiants, des surveillants et des représentants du ministère chargé des examens ont participé au processus.

Et ces étudiants auront, comme les autres candidats de la République, un diplôme d’État.

N’est-ce pas là l’une des contradictions les plus frappantes de notre époque ?

Les communes de Carrefour et de la Croix-des-Bouquets, pour ne citer que ces deux cas, illustrent ce nouveau phénomène d’insécurité urbaine.

La capitale est en grande partie paralysée, mais la vie continue.

Dans le département de l’Artibonite également, les examens officiels ont été organisés dans un contexte marqué par le contrôle de groupes armés, notamment le gang connu sous le nom de Kokorat San Ras, présenté par certains comme l’un des groupes criminels les plus puissants de la région.

Depuis plusieurs années, cette situation contribue à imposer à la société haïtienne une nouvelle réalité, où la violence armée se mêle parfois au fonctionnement quotidien des institutions et des communautés.

Et demain ?

J’avoue que j’ai vécu.

J’ai vécu des périodes de violence, des changements politiques, des bouleversements sociaux et de profondes transformations dans le monde.

J’ai aussi vécu les progrès, les espoirs et les désillusions de mon pays.

Mais face à ce passé et à ce présent marqués par tant d’épreuves, je me demande encore, comme le disait Aimé Césaire, si nous aurons vraiment la force de regarder demain.

Pradel HENRIQUEZ

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