Menu Mobile Scroll
Sécurité

Haïti : des forces étrangères aux résultats introuvables ?

Missions internationales, sociétés militaires privées et milliards promis : pendant ce temps, les gangs continuent de tuer

Port-au-Prince, 25 septembre 2026 .- Depuis plus de deux ans, Haïti voit se succéder les dispositifs internationaux censés rétablir la sécurité. Mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya, GSF, sociétés militaires privées et opérateurs étrangers : les noms changent, les uniformes changent, les promesses changent.

Mais pour une population haïtienne confrontée quotidiennement aux kidnappings, aux massacres, aux déplacements forcés et au contrôle des routes, une question demeure brutale : quels résultats concrets ces opérations ont-elles réellement produits ?

La question n’est plus seulement celle des moyens. Elle est devenue celle de leur efficacité, de leur transparence et de leur responsabilité.

La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), dont le premier contingent est arrivé le 25 juin 2024, devait appuyer la Police nationale d’Haïti dans la reconquête des territoires contrôlés par les groupes armés.

Or, dans un rapport transmis au Conseil de sécurité en 2025, les Nations unies estimaient le coût de fonctionnement de la mission à environ 800 millions de dollars par an. À cette date, le fonds destiné à la mission n’avait reçu qu’environ 112,5 millions de dollars, soit une fraction du financement envisagé.

Il faut toutefois apporter une précision essentielle : ces 800 millions de dollars ne constituent pas une facture de 800 millions directement payée par le Trésor haïtien. Il s’agit d’une estimation du coût annuel de la mission et de son financement international.

Cette distinction n’empêche pas de poser une autre question légitime : combien l’État haïtien dépense-t-il réellement, directement ou indirectement, pour ces dispositifs, leurs infrastructures, leur logistique, leur sécurité et les opérations qui les accompagnent ?

Cette information devrait être rendue publique dans le détail.

Le contraste entre les moyens annoncés et la réalité du terrain est saisissant.

Human Rights Watch rapporte que les groupes criminels contrôlaient encore environ 90 % de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine dans son bilan pour 2025, tout en étendant leur influence vers l’Artibonite, le Centre et le Nord-Ouest. L’organisation indique également que les groupes armés continuaient de contrôler des axes routiers essentiels.

Selon les données citées par l’ONU, 4 384 personnes ont été tuées entre janvier et septembre 2025, tandis que 1 899 autres ont été blessées et 491 kidnappées. Au moins 13 massacres avaient alors été recensés dans plusieurs départements.

Dans la Plaine du Cul-de-Sac et à Cité Soleil, l’ONU a recensé 613 morts et 375 blessés entre le 6 mars et le 31 juillet 2026. Plus d’un tiers des victimes n’étaient pas liées aux groupes armés.

Quelques jours seulement avant la publication du présent article, un rapport du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) sur les massacres de Kenscoff faisait état d’au moins 164 personnes tuées et de plus de 70 personnes kidnappées.

Voilà la réalité à laquelle doivent être confrontées toutes les déclarations triomphalistes.

La question des routes est particulièrement révélatrice.

Erik Prince, dont la société Vectus Global travaille avec les autorités haïtiennes depuis 2025, avait lui-même présenté la capacité à reprendre les grands axes routiers comme un indicateur essentiel de réussite. Il déclarait notamment vouloir parvenir à une situation permettant de circuler entre Port-au-Prince et Cap-Haïtien sans être arrêté par les gangs.

Or les rapports internationaux continuent de documenter le contrôle de routes stratégiques par les groupes armés.

Un rapport du groupe d’experts des Nations unies mentionne certes des opérations ayant permis de récupérer certains commissariats et de reprendre progressivement certaines zones, mais il reconnaît également la persistance du contrôle criminel de corridors stratégiques.

Il serait donc excessif d’affirmer qu’aucune portion de route n’a été récupérée. En revanche, il est parfaitement légitime de constater que la sécurisation durable des grands corridors nationaux n’est toujours pas acquise.

Et c’est là que se trouve le cœur du problème : une opération militaire ponctuelle ne constitue pas une victoire si l’État ne peut ensuite administrer, protéger et maintenir durablement le territoire repris.

L’arrivée de Vectus Global ajoute une dimension particulièrement sensible.

Selon Reuters, Erik Prince a indiqué que sa société avait conclu avec les autorités haïtiennes un accord de dix ans pour lutter contre les gangs et qu’elle devait également participer ultérieurement à la mise en place d’un système de collecte fiscale. Les conditions financières du contrat n’ont pas été rendues publiques.

LIRE AUSSI:  Haïti : Alix Didier Fils-Aimé échange avec António Guterres sur la sécurité et les élections

C’est précisément cette absence de transparence qui devrait interpeller.

Combien Haïti paie-t-il ?

Quels sont les engagements financiers exacts ?

Qui contrôle les opérations ?

Quelles règles encadrent les opérateurs étrangers ?

Qui enquête lorsqu’une opération provoque des victimes civiles ?

Ces questions ne sont pas secondaires. Elles concernent directement la souveraineté nationale.

Une entreprise privée peut vendre un service de sécurité. Mais la sécurité d’un État ne devrait jamais devenir une boîte noire commerciale.

C’est ici que le débat devient particulièrement inconfortable.

Plus l’État haïtien est faible, plus les besoins en sécurité augmentent. Plus les besoins augmentent, plus les financements internationaux et les contrats de sécurité deviennent importants.

Cela crée au minimum un risque de dépendance structurelle : une crise prolongée peut faire naître un écosystème économique autour de la crise elle-même.

Les gangs tirent des revenus de l’extorsion, des kidnappings, du trafic d’armes, du trafic de drogue, de la contrebande et du contrôle des axes économiques. L’ONU documente cette diversification des revenus criminels.

Mais autour de cette économie criminelle gravitent également des entreprises de sécurité, des fournisseurs, des consultants, des transporteurs, des sous-traitants et différentes structures internationales.

Le problème haïtien ne peut pas être réduit à une question de puissance de feu.

On peut envoyer davantage d’hommes, davantage de blindés, davantage de drones et davantage d’hélicoptères.

Mais si, parallèlement, l’État demeure incapable de contrôler durablement son territoire, de reconstruire une justice fonctionnelle, de sécuriser les frontières, de contrôler les ports et les douanes, de lutter contre le financement des groupes armés et de poursuivre les commanditaires, la violence se reconstitue.

En 2026, malgré les dispositifs internationaux successifs, les Nations unies continuent de signaler des centaines de morts dans certaines zones du pays.

Ce constat devrait suffire à imposer un changement de méthode.

Le Kenya est venu.

Une nouvelle force internationale est arrivée.

Des entreprises privées sont venues.

Des drones sont utilisés.

Des millions de dollars sont mobilisés.

Et pourtant, le peuple haïtien continue de payer le prix de l’insécurité.

La question fondamentale devient alors incontournable :

À quel moment cessera-t-on de considérer le déploiement d’une nouvelle force étrangère comme une politique de sécurité en soi ?

Une mission ne devrait pas être jugée au nombre de communiqués publiés, au nombre de véhicules blindés déployés ou au montant des financements annoncés.

Elle devrait être jugée sur des résultats vérifiables : territoires durablement sécurisés, routes ouvertes, institutions rétablies, criminels poursuivis par la justice, armes saisies, victimes protégées et capacité retrouvée de l’État à gouverner son propre territoire.

Il ne suffit plus de demander à la population de patienter.

Il faut publier les contrats.

Il faut publier les montants.

Il faut publier les résultats.

Il faut identifier les responsabilités.

Il faut expliquer pourquoi, malgré des années d’interventions internationales, les groupes armés ont pu continuer à étendre ou reconstituer leur influence.

Et surtout, il faut répondre à une question que les Haïtiens sont en droit de poser :

si toutes ces interventions sont réellement destinées à permettre au pays de retrouver sa souveraineté et sa sécurité, pourquoi cette souveraineté demeure-t-elle encore aussi fragile ?

Haïti n’a pas besoin d’une succession infinie de missions dont chacune promet de faire mieux que la précédente.

Haïti a besoin d’un État capable de reprendre durablement le contrôle de son territoire, d’une police et d’une armée dotées de moyens adaptés, d’une justice capable de poursuivre les criminels et leurs commanditaires, et d’une coopération internationale placée sous contrôle haïtien et sous le regard de la transparence publique.

Car une vérité demeure : on ne construit pas la sécurité d’un pays en transformant indéfiniment son insécurité en marché.

Et si la communauté internationale veut réellement aider Haïti, elle doit accepter que l’objectif final ne soit pas de gérer éternellement la crise haïtienne, mais de contribuer à créer les conditions permettant aux Haïtiens de reprendre eux-mêmes le contrôle de leur pays.

Réalité Info

RÉALITÉ INFO est un média en ligne haïtien destiné à informer une audience mondiale. Notre priorité est de fournir à nos lecteurs des informations fiables et pertinentes sur les événements culturels, sociaux, économiques et politiques. realiteinfo1@Gmail.com Un média en ligne proposant une approche novatrice centrée sur une information authentique et actualisée en temps réel.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page